L’avant, pendant & l’après

Bon.

J’crois que c’est aujourd’hui où le craquage mental n’est pas loin que je viens te parler un peu. Faut vider le sac de temps à autre, sinon, ça va exploser.

Alors, qu’est-ce qu’il s’est passé avant ?

10 mars, Conakry – Guinée.

Mardi, journée pas particulière. On entend aux infos que le virus a été détecté dans certains pays d’Afrique. Pas la Guinée. C’est tranquille encore, c’est une menace « lointaine », un virus du Nord comme diraient mes collègues. Pas pire que l’Ebola, mais qui peut bien abimer l’économie déjà fragile. Mais il ne fait pas peur. On fera attention.

Personnellement, ça touche la France, ça me touche. Et j’étais inquiète. J’ai des amies en stage dans la même maîtrise que moi qui se font rapatrier parce que des vols commencent à être annulés, les frontières commencent à se fermer… Moi je n’ai pas de nouvelles, ni de mon université, ni de mon pays. J’étais partie de France, je devais rentrer en France le 11 mai. Les violences et les tensions politiques étaient bien plus inquiétantes pour moi que le corona à ce moment là. Mais quand même. Je le surveille de loin.

11 mars, Conakry – Guinée.

Mercredi, on commence à préparer la réunion d’information et de mise en place des gestes barrières, il faut penser à la communication, à l’anticipation de la réaction de la population face au virus qui va finir par arriver. La réunion est le jeudi. On sait que ça va tomber, il faut que la population commence à se protéger. Juste au cas où.

12 mars, Conakry – Guinée.

Mes amies sont rapatriées au Canada. Elles n’étaient pas en Guinée, mais leur ONG leur demande de rentrer. Le billet d’avion est pris. Je n’ai toujours pas de nouvelles. J’attends. Je commence à angoisser. Les vols pour me ramener en France s’annulent petit à petit. Le jeudi comme tous les jeudis à cause des tensions politiques, la ville est « morte ». Protestations politiques. Violences dans les rues, magasins fermés, route à éviter voire interdites. Nous allons à la réunion : pas de cas en Guinée, mais on met en place le lavage des mains, la prise de température, et on commence à parler stratégie.

Le soir même le verdict tombe : 1 personne est atteinte. Une femme qui est arrivée la semaine dernière. Elle aurait été en contact avec plus de 280 personnes.

13 mars, Conakry – Guinée.

J’appelle l’ambassade à la première heure : On fait quoi ? Comment ça se passe ? Des conseils ? « Ho pas de consignes pour le moment, c’est seulement un cas isolé, on vous tiendra au courant ». Ah. Bon.

En parallèle, j’envoie un message à l’université : On fait quoi ? Comment ça se passe ? Des conseils ?

Il est 10h du matin. On est vendredi, la ville est encore morte. Mais nous, on ne s’arrête pas. Je suis dans une ONG de santé publique. C’est maintenant qu’il faut réagir. On est appelé à participer à une conférence de presse le lendemain matin à 9h. On a la journée pour commencer à réfléchir à des projets.

Il est 15h. L’ambiance à l’extérieur est un peu tendue, il vaut mieux rentrer.

Pas de nouvelle de l’université. Il est 17h, je ne sais pas les consignes, je ne sais pas ce que je dois faire, mes collègues de promos doivent rentrer, mais je ne sais rien.

21h : Mail de l’université : vous devez rentrer au plus vite au Canada. Prenez contact avec cette agence de voyage pour rentrer.

Il est 22h, après une heure de négociation avec l’Université pour rentrer en France, refus. Je dois rentrer au Canada. Je n’ai pas mes papiers d’immigration, pas mes cartes bancaires, pas d’affaires d’hiver (dois-je rappeler qu’au Québec en plein mois de mars il fait -20 degrés ? et qu’en Guinée il faisait 35 ?). J’appelle une amie sur place, pour qu’elle appelle l’immigration, savoir si je peux rentrer sur le territoire, en parallèle évidemment mes parents m’appellent. Ça va aller très vite.

Il est 23h, je n’ai pas de nouvelle de l’agence de voyage.

1h du matin : l’agence me propose un vol retour le jeudi, 4000$. J’veux voir d’autres solutions, il est cher, les vols s’annulent à une vitesse folle. Qui dit que le jeudi je pourrai décoller ?

Il est 2h du matin, dans 7h je suis à une conférence de presse, je n’ai pas internet à l’extérieur de l’hôtel, je n’ai pas de réponse de l’immigration. La négociation pour rentrer en France ne donne rien.

3h : toujours pas de nouvelles de l’agence. Un second cas est annoncé en Guinée. Je commence ma valise, à demander à l’hôtel mes factures.

4h : comment veux-tu que je dorme ? Je n’ai pas de nouvelles de mon retour, pas de papiers, pas de dollars canadiens. Je n’ai pas de téléphone. Il est 22h au Canada, 5h en France. Pas de ressources.

Bon autant te dire que je n’ai pas dormi.

On est Samedi 14 mars. Il est 7h. Avec les manifestations, on est obligé de partir 2h avant pour assister à la conférence de presse. Ma valise est à moitié faite.

9h : conférence de presse. Tout le beau monde est là entouré de la radio, la télévision, les journaux locaux et nationaux. Tout le monde me regarde parce qu’ils ne m’ont jamais vu : suis-je une menace ?

12h : on sort de la réunion. Faut que je rentre à l’hôtel. Je ne sais pas si j’ai des nouvelles de l’immigration ou de mon avion. Une collègue m’appelle : je suis passée à la TV Guinéenne.

14h30 : mail de l’agence : vol ce soir, 21h, 1400$. Banco. Ça part.

Je passe la journée à courir au bureau récupérer mes affaires, essayer de dire au revoir, chercher du cash pour payer l’hôtel, payer mes dettes, plier ma valise.

Il est 17h et je suis prête. Mon collègue vient me chercher. Il faut une heure pour aller à l’aéroport, et je dois y être à 19h. Une heure, une bière, une chicha. Merci. En moins de 24h j’ai organisé mon retour. Je suis déjà fatiguée.

J’arrive à l’aéroport, toutes les mesures qui ont été dictées le matin même sont en place : prise de température, lavage des mains, mise en place de la désinfection de tout objet réutilisé. Je saute dans l’avion. Je ne sais pas comment va se passer mon retour, pas d’endroits pour dormir, pas vraiment d’argent, juste de très bonnes amies qui essaient de trouver des solutions sur place.

J’arrive dans l’avion : et là, évidemment, tous les questionnements commencent : il va advenir quoi de mon stage ? il me manque 1 mois et demi à faire, on ne sait pas comment ça va évoluer. Je n’ai pas dormi depuis jeudi matin. Et impossible de trouver le sommeil.

15 mars, Paris – Charles de Gaule.

Est-ce que je ne saute pas dans un train pour Bordeaux ? Mes parents sont à 500km et on veut me faire partir à 5000. Je les appelle, ils me le déconseillent. Et surtout ma mère ne veut pas : si tu rentres à Bordeaux, tu vas travailler à l’hôpital. Au Québec au moins je sais que tu ne pourras pas te mettre à risque. Pas qu’un physique la madre, elle me connait bien. Mais cette frustration de partir parce que la situation est à risque et en pleine crise alors que c’est exactement le but de ta maîtrise et que tu ne peux pas rentrer chez toi, pratiquer ton premier métier, alors qu’on peut avoir besoin de main d’œuvre. La frustration Phillipe.

58h que je n’ai pas dormi, je suis dans un aéroport à me laver les mains pour la 25ème fois et c’est le craquage. Je n’arrête pas de pleurer, j’ai envie de dormir et de rentrer chez moi et pas d’aller à Québec. Qu’est-ce que je vais foutre là-bas ? Je vais dormir où ? Une dame m’offre un mouchoir. On commence à parler. Merci Madame, en ce temps de pandémie, vous êtes la seule qui êtes assez courageuse et spontanée pour remonter le moral d’une enfant dans un aéroport.

16 mars, Montréal – Canada

Bon, bah coucou me revoilà. Ça fait (pas si) longtemps ! J’dois attendre un bus, aller à Québec, trouver un lit et dormir 24h. Environ 70h que je n’ai pas dormi, et je ne sais pas où je vais. Je dois attendre dehors parce que coronavirus ne veut pas qu’on reste trop dans un endroit clos. Vous avez déjà vu une fille en tee-shirt à l’aéroport de Montréal en mars ? Oui, bah ça devait être une teubée comme moi. Mais ce n’est pas grave. Je suis « chez moi » aussi ici. Je suis contente de rentrer. De voir de la neige, d’avoir un peu de frais (bon là, j’avoue ça fait beaucoup de frais d’un coup). Je respire. Il n’y a plus de poussière dans l’air. Je craque ma première clope depuis mon départ. Le stress fait que je la fume très rapidement. J’en prends une deuxième. Ça me permet de me contenir et de penser à autre chose que le froid. Le bus arrive. Du wifi à l’intérieur qu’ils disaient. J’pensais chercher une chambre. Je n’ai pas de wifi, un hors forfait de 150€. Et pas de chambre.

Coucou Québec. Une amie vient me chercher à la gare. Je sais que les contacts sont déconseillés. Mais je craque. 75h sans dormir. Un stress assez intense. Je la vois, elle me tend les bras, je fonds. Elle me dit que tout va bien, que je suis à la maison.

Elle me ramène aux résidences. Ils auraient apparemment une place pour moi. Je revois plein de beaux sourires que je n’avais pas vu depuis longtemps. Je serre une autre personne dans mes bras, comment je peux ne pas être heureuse de les voir ? (PS : elles sont toujours en vie ces 2 personnes, et elles sont en colocs avec moi pour un an. J’crois elles ne m’en veulent pas trop). On est le 17 mars, il est 2h du matin. Les résidences me refusent : je suis un risque. Hé frère, ne me fais pas dormir dehors. Je n’ai pas vraiment l’out fit pour. Refus catégorique. On m’héberge pour la nuit. Avant de dormir j’envoie un email, pas très dosé, un peu violent, très spontané, au Bureau International de l’Université qui me rapatrie mais qui n’a rien prévu pour les étudiant.e.s étranger.e.s qui sont rapatrié.e.s sans famille, argent ou logement sur place.

17 mars, Québec – Canada

J’ai dormi 7h. Je suis prête à affronter une journée, trouver une solution pour dormir (au final, j’ai crash chez une amie, qui ne peut pas vraiment loger une sans abri à risque).

L’université me dit qu’il y a un appartement en résidence. AH MERCI. Je vais vivre dedans pendant ma quatorzaine.

Je m’installe dans cet appart, grand, 4 chambres, j’ai 2 lits dans ma chambre, de vrais petits nuages de confort après le matelas fin sur la planche de bois de Conakry. Il est 20h. Je dors déjà.

18 mars, Québec – Canada.

Un ami lui aussi rapatrié me rejoint. La quatorzaine sera bien plus facile.

Il s’en suit 21 jours de confinement. Des personnes nous on rejoint au bout de 7 jours, donc ça rallonge.

Ils sont flous ces jours. On n’a pas fait grand-chose, tout se ressemble. On n’a pas eu vraiment de visite. Sauf pour quelques pauses clopes pour moi. Personne n’avait le droit de rentrer. Nous n’avions pas le droit de sortir. On faisait ça rapidement pour profiter à l’extérieur d’un minimum de contact social. C’était long. Mais on s’est bien marré. On a regardé des films, mangé du chocolat à outrance, geeké, fait de la musique. L’enfermement c’est long. Heureusement que j’ai été entourée de bonnes personnes.

J’ai trouvé une solution pour mon stage : en refaire un de 1 mois et demi pour compléter. Ça n’a pas été une mince affaire que de négocier, mais j’ai réussi. Je vais pouvoir valider mon année.

Pendant ce confinement, on ne se rend pas compte de l’extérieur : il nous ait interdit de sortir, de faire des courses. On est 3 dans l’appartement. On a une visite par semaine pour nous amener à manger. Comment veux-tu qu’on se rende compte. On est isolé, et pourtant on suit l’actualité. Je n’ai jamais autant regardé les chiffres de la pandémie. Je passe mon temps à actualiser la page. Que veux tu faire d’autre ? Je me réveille, je regarde les infos, je me couche je vérifie l’avancé. Mais on ne sait rien de l’extérieur.

Les personnes qui travaillent aux résidences nous parlent mal, se méfient. Nous avons le sentiment d’être des pestiférés. Ça nous tend. On se sent isolé.

6 avril, Québec – Canada.

On sort enfin. On prend la route, direction un chalet à Charlevoix avec des ami.e.s.

Ça y est je commence à me rendre compte de la vie extérieure. Les gens portent des masques, ils font la queue pour faire leur courses, on passe un barrage de police pour vérifier que notre déplacement est essentiel, les gens se regardent avec méfiance. Je suis passée de la Guinée où tout grouille, bouge à une ville, arrêtée. Le choc. La vie me semble bizarre, l’ambiance est tendue, la menace est présente mais invisible.

Mais on va s’isoler dans un chalet.

J’avoue on a eu pire comme confifi. Grand espace, beaucoup de lumière, une vue sur la forêt, jacuzzi, des ami.e.s. Non vraiment, ça allait. Je ne suis toujours pas en situation stable au niveau de mes papiers, de mes comptes en banque. Mais j’ai un verre de vin blanc dans un jacuzzi. Franchement. Qu’est ce qu’il peut m’arriver de pire ?

Je ne dis pas que ça a été de tout repos. Essaie de vivre à 7 avec des personnes que tu connais et apprécie mais pas dans ce contexte, sans pouvoir sortir à par une fois par semaine pour des courses. Enfermés tous sous un même toit, avec le stress des exams, du stage, une connexion douteuse à internet, du retour en France pour certains et de la suite à Québec pour d’autres.

A chaque fois qu’une sortie est organisée pour les courses, le risque revient, la tension, la fatigue, la méfiance, l’attente. C’est compliqué de gérer.

En parallèle de la vie commune, on a aussi chacun nos humeurs et nos mauvaises nouvelles. Quelques problèmes familiaux et santé pour moi. J’ai envie de rentrer chez moi, auprès de ma famille. Envie de voir l’Océan, mes proches, mon chien. La fatigue et le stress s’accumule. Mais de manière sournoise, parce qu’on n’a pas l’impression de subir. Mais finalement, le stress et la tension du contexte sont permanents.

Certains rentrent en France. Moi non. Nous sommes 2 à rester. Et on cherche un appartement. Le chalet fini le 13 mai.

On trouve un logement le 10. Amen.

13 mai, Québec – Canada

On déménage. On n’en peut plus de remplir et vider cette voiture. On a déjà beaucoup trop fait d’aller-retours pour vider les appartements/maisons de tout le monde. Mais ce n’est pas grave, c’est le dernier et c’est pour nous (on se rendra compte plus tard que la maison de ma coloc n’est pas encore vidée et qu’il faut refaire des aller-retours, mais ça… On n’y pensait pas encore).

Arrivée dans la maison. Notre chez nous. Gros coup de doute. La maison a une atmosphère bizarre, on doute. Vraiment. Puis on se dit que c’est la fatigue.

14 mai – 1er juin, Québec – Canada

On a fait une nuit complète. Et on réfléchit. On fait quoi ? On décide de rester, on enchaîne avec la recherche de meubles, l’installation. L’atmosphère fait que l’on se sent de mieux en mieux, on règle nos cours, nos stages, notre administratif. On est pas mal sous tension. A côté de ça on a toutes les deux des problèmes familiaux, sentimentaux. On est épuisée, mais on s’amuse bien.

On s’est installé. On est bien chez nous. La maison nous ressemble, on s’y sent bien.

19 juin, Québec – Canada

Si je faisais un petit aperçu de ma vie aujourd’hui ?

J’ai l’impression que depuis que j’ai quitté la France en Janvier, il s’est passé tant de choses. Je n’ai pas eu le temps de prendre le recul dessus. J’ai envie de rentrer me poser, voir ma famille. J’vais sauter dans un avion dès que possible. J’attends de savoir ce qu’il en est pour les voyages internationaux, pour les différents permis et autorisations…

Ces derniers mois ont été intenses. Peut être un peu trop. J’ai tendance à vite me laisser abattre et être touchée par mon environnement très rapidement. Là, j’avoue ça a été un peu violent. Parce qu’évidemment, je te l’ai fait en rapide hein, je peux pas résumer 3 mois de vie en quelques lignes. Mais j’pense qu’une fois que j’aurai pris assez de recul, je me rendrais compte à quel point vivre dans l’urgence, enchaîner avec de l’inconnu, un contexte particulier, une succession de beaucoup de choses, un cœur un peu touché, des amitiés mises à l’épreuve, des obstacles, ça peut nous changer. Je me suis levée ce matin en me disant que tout mettre sur papier ça m’aiderait à digérer tout ça. Me permettre d’arrêter de penser à tout.

Pour tout t’avouer mon chat, nous sommes vendredi. Et depuis lundi matin, je suis juste « écrasée » par tout ce qu’il s’est passé. J’en suis à 5 pages word. Poser tous les mots va peut-être m’aider à penser moins aux choses et à me concentrer sur ce qui est important : Prendre soin de moi.

Je retiendrai qu’encore une fois, ma gestion des émotions est assez chaotique. J’ai fait des progrès, quand même, mais va falloir gérer tout ça.

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  • Un coucou de Bordeaux ma belle, des bisous et beaucoup d’amour. Tu es forte, n’en doute pas. Te poser des questions ? Avoir des doutes ? Des inquiétudes ?
    Quoi de plus normal ?
    Nous en avons toutes et tous et nous sommes chez nous.
    Hâte de te revoir chez toi ma jolie Léa.
    Courage et patience encore …. tu n’en es pas depourvu.
    Gros Gros Gros Bisousssssssssss
    Nathalie

  • Mon petit chat, ne doute jamais de toi. Tu es forte même si tu ne le vois pas. Pour les autres tu es capable de beaucoup de sacrifices. Apprends maintenant à prendre soin de ton joli minois !
    Je t’aime ma belle ❤